« Le plus important n’est pas de dépasser son adversaire, c’est d’aller au-delà de ses propres limites ».

Jean-Luc Perez, professeur agrégé de sciences physiques, enseigne depuis quinze ans au lycée Louis-le-Grand de Paris. Egalement spécialiste d’ultracyclisme et père de 3 enfants, il a remporté cet été, la RAF, Race Across France, une épreuve d’endurance de 2 600 kilomètres qui traverse le pays du sud au nord en établissant un nouveau record du monde : 4 jours et 23 heures.

LE COUREUR

  • Vous êtes le premier professeur de physique avec le plus grand nombre de record du monde dans l'ultra cyclisme. Comment sentez-vous ?

Certes les résultats sont importants car je suis un compétiteur, mais je n’oublie pas que je suis un simple amateur de 48 ans. Je n’attache pas beaucoup d’importance à ces records. Je pense toujours à la course ou au projet d’après.

  • Une semaine après votre exceptionnelle performance des 2600 km de la RAF, quelles sont vos impressions ?

Je me suis surpris par ma capacité de récupération. La course s’est terminée le jeudi à 13h et je me suis couché normalement à 23h, après avoir dîné avec mon équipe. Immédiatement après, j’ai été capable d’enchaîner des journées de travail de 9h à 20h. Bien entendu, je n’ai pas touché mon vélo pendant 10 jours sauf pour me déplacer dans Paris. Le cours normal de la vie reprend ses droits.

  • Quelle est la première chose que vous ayez fait après la course ?

J’ai immédiatement bu une bière et pris une douche ! Puis j’ai cherché à manger des aliments gras. Mon corps avait été entrainé à un effort et une alimentation contraignante pendant quelques mois, c’est comme si toutes mes cellules appelaient à l’extrême : bière, frites, pain…

  • Quels sont le meilleur et le pire souvenir de cette course ?

Le pire furent les 2 dernières nuits, j’ai vraiment souffert car je m’endormais sur le vélo et je commençais à avoir des hallucinations. Je voyais tout en double. Les formes des arbres, les ombres de poteaux - créées par l’éclairage des lampadaires - devenaient des créatures vivantes et bougeaient littéralement... C’était un truc de dingue ! Et le plus dur fut mentalement, car je devais trouver au fond de moi des ressorts pour me stimuler et me tenir réveiller. Souvent j’appelais ma femme et mes enfants qui étaient en Californie. Avec le décalage horaire c’était l’après-midi pour eux donc on pouvait discuter.

Le meilleur, c’était sans aucun doute le départ de la course. Un moment fort et excitant car c’était la concrétisation de toute la préparation physique et logistique. J’y étais enfin et les paysages de la région de Grasse étaient magnifiques. Malgré une très grosse chaleur et beaucoup de dénivelé, les premiers 300km restent un très bon souvenir.

  • Comment a réagi votre entourage, votre famille, vos amis, vos élèves ? 

Ils étaient tous fiers de moi et je dois dire que ce sont eux qui m’ont aidé à me surpasser tout au long de l’épreuve. J’ai reçu beaucoup de messages d’encouragements et de soutien sur les réseaux sociaux. J’ai eu le plaisir de voir mon proviseur venir m’encourager dans la montée du Galibier. Des amis coureurs sont également venus rouler à côté de moi. Un contact Facebook m’a même apporté une caisse de bière que mon assistance s’est empressée de boire J ! Ce fut tout au long du parcours tellement de témoignages d’amitié et de sympathie que j’ai été transporté par cette ambiance collective de partage. Parfois, à la sortie d’un village, un coureur inconnu venait me trouver pour me parler, me partager son énergie. J’ai réalisé ce que l’on représentait, nous, coureurs d’Ultra, pour beaucoup de passionnés, et j’ai adoré ce voyage à travers la France rurale.

 

LE SPORTIF 

  • Vous avez 48 ans, et avez démarré le cyclisme assez tard, comment êtes-vous devenu double recordman sur 2 épreuves références d'ultra cyclisme aux Etats Unis et en France, en seulement 1 an ; comment jugez-vous votre progression ?

La Race Across America (RAAM) en 2019 fut un déclic. Partagée avec mon ami Evens Stievenart, cette course hors du commun fut une expérience tellement forte humainement que j’ai compris ce jour-là combien le plaisir et la passion permettaient d’aller très loin dans le dépassement de soi. Evens, champion confirmé et reconnu, a su m’inculquer l’approche nécessaire pour transformer l’appréhension en carburant de la performance. Coureur au grand palmarès et homme de record, Evens m’a permis de comprendre comment la gestion des petits détails permettait de passer d’un bon résultat à un résultat exceptionnel accompagné d’un record.

Pour la Race Across France (RAF), je n’ai fait que reproduire ce schéma appliqué sur la RAAM. Accompagné par une équipe exceptionnelle, la Race Across France s’est transformée en une fantastique traversée de notre territoire.

J’ai 48 ans et j’ai l’impression d’avoir été plus fort qu’à 47 ans mais c’est ce que je me disais à 47 également J. Je pense qu’accumuler de l’expérience en Ultra permet de mieux gérer son effort et donc de progresser. On arrive à anticiper, à prévoir le comportement de son corps et on compense par la gestion, une baisse de ses performances physiques. On est davantage dans l’analyse. En amont, la préparation physique et logistique prend plus d’importance quand on a 48 ans que 25 ans par exemple car la capacité de récupération est diminué quand on vieillit… C’est l’éternelle histoire du lièvre et de la tortue !

  • Quelle est votre distance favorite ?

J’aime bien le format 2500km. Je reconnais n’avoir jamais dépassé cette distance en solo. 2500km, c’est 5 jours environ. Au-delà, j’ai du mal à l’envisager…

  • Comment vivez-vous ce nouveau statut de leader français de l'ultra cyclisme ?

Je ne pense pas avoir de statut particulier et je ne le souhaite pas. Il y a plein de coureurs français très forts en Ultra et également sur différents formats. Un coureur très fort sur un format 24H en peloton sur circuit peut ne pas être fort sur 2500km et un coureur fort sur 2500km peut également faiblir sur 5000km…

Ce qui compte c’est l’envie que je donne aux gens, aux jeunes et à mes étudiants. J’habite Paris et l’hiver, je mène une vie métro/boulot/dodo. J’ai également ma vie de famille. Mais l’été, je suis coureur d’Ultra. Ce schéma de vie est bien rempli sur le papier, et pourtant ! Avec un certain équilibre de vie, de l’organisation, de la rigueur et des sacrifices, et bien on est capable de franchir 8 cols des Alpes en 20h non-stop ! Et si je peux le faire, d’autres, qui en auraient l’envie et la motivation, peuvent le faire aussi !

Pouvez-vous nous dévoiler une semaine type d’entrainement en préparation d'une course ultra ?

Une semaine type signifie minimum 20h de vélo. J’alterne entre des séances de 3h avec un mélange d’exercices fractionnés où l’on répète des efforts courts et intenses avec des séances de 5h minimum où l’on roule à 65% de son maximum. L’idée est de fatiguer le corps et ensuite de se mettre en mode ‘cruise’ pour développer les capacités d’endurance. A quelques mois de l’échéance, on enchaîne également sur des phases de 3-4 jours d’endurance de 280-300km. L’objectif est d’habituer le corps à la nutrition adéquate et également de réduire la phase de récupération. Donc on finit tard le soir et on reprend tôt le matin. Ces journées ne sont pas faciles voire carrément « ch***tes car nous sommes seuls à rouler pendant des heures et des heures.

Autant un pro sait pourquoi il roule chaque jour autant nous à ce moment-là, on touche du doigt l’absurdité de faire ce type d’entrainement. Il n’y a pas de plaisir à moins d’habiter une région avec des montagnes, des paysages à admirer et peu de circulation. Néanmoins, cela paye ! car une fois en course, avec l’appui de son équipe et les encouragements de notre famille et des amis, nous sommes capables de pédaler 500km par jour !

  • Pratiquez-vous d’autres sports en complément ?

Je n’ai pas vraiment le temps de faire d’autres sports, je suis assez exclusif vélo.

  • Quels athlètes internationaux et nationaux admirez-vous ? Avez-vous un modèle ?

J’admire les athlètes de triathlon car ils sont capables de faire ce que je fais sur 3 disciplines. C’est très fort et je ne m’en sens pas capable. Je pense qu’au fond de moi j’aurais aimé faire une épreuve IRONMAN mais à ce jour ce n’est qu’un rêve. En général, je tire mon chapeau aux athlètes professionnels car leur vie n’est qu’entrainements/récupération et compétions. On ne réalise pas assez les efforts à fournir, les sacrifices à consentir, les privations, les manques de présence avec ses proches... Nos champions français tels que Thibault Pinot, Julien Alaphilippe sont des champions qui inspirent car on les sent sains, équilibrés et humains.


L'ENGAGE

  • Selon vous, quel rôle les sportifs de haut niveau doivent-ils jouer dans cette course contre la montre contre le réchauffement climatique ?

Hélas, qui dit compétitions dit déplacements donc moyens de transport comme voitures ou avions. Je culpabilise également car en Ultra avec assistance, on est en contradiction avec ce que l’on recherche. L’Ultra correspond à ce partage avec la Nature. On vit et on respire Nature pendant toute notre course. Et à côté de cela, on est suivi par nos véhicules d’assistance de même que le Tour de France a une cohorte de véhicules, qu’il s’agisse des équipes, des sponsors et des médias. Tout cela contribue à la pollution et au réchauffement climatique. Finalement, à l’entrainement nous sommes beaucoup plus responsables et cohérents avec cette pratique. Pas de voiture suiveuse, juste nous, notre vélo et la Nature.

L’Ultra a développé des catégories « self support » qui à mon sens, sont l’avenir de l’Ultra. Les courses professionnelles vont également devoir réfléchir à d’autres formats « plus green » ou du moins plus responsables afin d’accompagner la transition énergétique.

  • Vous avez couru sous les couleurs HELLIO, quelles sont les raisons et votre relation avec cette entreprise ?

Je viens de parler de transition énergétique et HELLIO en est un acteur majeur. J’ai immédiatement adhéré à la philosophie et à l’éthique d’HELLIO. En effet, l’offre d’HELLIO contient des mots clés à mon sens : maîtrise et gestion de l’énergie. Ce sont exactement les ingrédients nécessaires en Ultra et c’est exactement ce que tout citoyen se doit de faire dans son quotidien. Au-delà de la Race Across France j’ai envie de reprendre mon vélo et de reparcourir les villes de France pour porter ce message de maîtrise, de changement, de transition…Les gens sont trop peu informés. Faire mieux avec moins. HELLIO apporte des solutions et des options qui permettent de lutter contre le réchauffement climatique, d’être un écocitoyen, d’être responsable dans ce monde en mutation et tout ça à moindre coût !

Je le dis avec franchise sans aucun intérêt précis pour mettre en avant HELLIO. Etant un professeur épanoui de sciences physiques dans un grand lycée parisien, je n’ai pas besoin d’HELLIO pour vivre ni m’assumer mais je suis un peu énervé de voir que des acteurs engagés pour la transition énergétique ne soient pas davantage accompagnés. Une ville comme Paris notamment se doit de considérer toutes les offres.

Dans une interview, vous avez déclaré : « Dans les courses d’ultra, on gagne ou on perd ensemble ! ». Or vous êtes seul sur le vélo, pouvez-vous nous expliquer cette phrase svp ?  

Avant, pendant et après, mon équipe constituée d’amis et ma famille sont toujours là. Je pédale pour ne pas les décevoir, je pédale pour leur renvoyer tout ce qu’il me donne : leur temps, leur énergie, leur bienveillance, leur amitié et leur amour. C’est la force de l’Ultra. Discipline solitaire et collective à la fois.

  • Lorsque le manque de sommeil et les douleurs se font sentir, où puisez-vous votre détermination ?

En ce qui me concerne mon père a fait un AVC il y a 5 ans. Il est en vie mais chaque jour il se bat pour garder sa dignité. Il a de lourdes séquelles mais il essaie de faire des pas, il essaie de tenir sa fourchette…Ses efforts sont indescriptibles et je ne vois pas comment je pourrai me plaindre et abandonner à cause de douleurs au dos ou à un mollet. La situation de mon père m’a amené à relativiser et à me surpasser. Impossible de me plaindre. Ma souffrance s’efface devant la sienne.

  • Quelles sont, selon vous, les clés pour dépasser ses limites ?

Je pense que dans la vie il faut être lucide. Savoir ce que l’on est, savoir ce que l’on a, ce que l’on souhaite. Pas la peine de vouloir copier des modèles, pas la peine de chercher à se compliquer la vie. Je ne dis pas qu’il faut être fataliste, au contraire. Mais il faut toujours partir de sa vie, de ce que l’on a.

  • Quel est votre "mantra" préféré ? 

J’ai pour habitude de dire : mes limites sont mon adversaire.

Palmarès Jean Luc Perez 

  • 2020 Victoire Race Across France 2600km solo - record de l'épreuve en 4j 23h
  • 2019 Victoire Race Across America en duo 5000km - record de l'épreuve en 6j 10h
  • 2018 Vice- champion du monde sur 12H
  • 2018 Victoire 24H de Sebring (Floride)
  • 2017 Vice-champion du monde 24H et vice-champion d'Europe 24H