LMF Mécénat: un nouvel Espace Breuer

L'ancien siège d'IBM conçu par Marcel Breuer, cent ans après la naissance du Bauhaus - École du design


Découvrez la vision de l'architecte Pauline MARCHETTI : architecte et co-fondatrice de Sensual City Studio


1-        Qu’est-ce qui vous a initialement attiré dans l’architecture ? Pourquoi avez-vous choisi ce métier ?

J’ai commencé mes études par une hypokhâgne, mais j’ai rapidement ressenti le besoin d’articuler des réflexions intellectuelles à mon désir de créativité. Le Sensual City Studio est aujourd’hui à cette image : à la lisière entre l’expérimentation et la recherche appliquée en architecture.

2-        Quelle est l’origine de votre laboratoire de recherches Sensual City Studio ?

L’histoire du studio est intimement liée à celle du Pavillon France de l’Exposition Universelle de Shanghai en 2010.

Très vite, nous avons voulu proposer plus qu’un pavillon : une pensée qui l’alimentait, un prototype. Nous avons passé le premier tour du concours en développant le concept de ville sensuelle, qui a vu le jour à ce moment-là, et qui permettait de mener de front le contenant et le contenu, en ne dissociant pas l’architecture et la scénographie du bâtiment. Une fois désignés lauréats, nous avons parcouru l’Asie. La rencontre avec la Chine validait ce sentiment, cette crainte : l’observation d’une scission en cours entre l’architecture, l’urbanisme, et les gens, l’Humain.

Dans un monde qui s’urbanise à un rythme frénétique et exponentiel, le Studio défend ainsi une approche sensible et humaniste de la ville qui conjugue développement durable et nouvelles technologies au service du bien-être et des plaisirs urbains.

Dans chacun de ses projets, il cherche à renouveler les modalités de l’expérience urbaine, à enrichir la gamme des interactions entre l’espace bâti et les citadins afin de réconcilier ces derniers avec la ville. Le Studio est donc né de la volonté de repenser la relation, trop souvent négligée, du corps avec le milieu urbain.

La création du Studio, fin 2010, représentait également l’occasion de sacraliser, dans le temps et dans l’espace, les recherches déjà omniprésentes au sein de l’agence depuis le début. La singularité du Studio, c’est le temps. On y cultive une autre temporalité : une dualité très fertile entre l’urgence et le temps long de l’exploration. Nous proposons ainsi une approche novatrice à travers des projets d’envergure, pour lesquels nous créons des outils singuliers, capables de résonner avec les problématiques contemporaines de l’architecture et de l’urbanisme.

3-        Depuis quand date votre rencontre avec Christophe Février et les membres de Flair Production ?

Notre rencontre avec Christophe Février et l’équipe de Flair Production remonte à l’Exposition Universelle de Shanghai en 2010. Nous devions associer au bâtiment une scénographie, et en développer le contenu. La ‘ville sensuelle’ se matérialisait au sein du pavillon par un longue rampe continue, scénographiée comme un espace narratif. Nous avons voulu l’habiller d’une grande fresque vidéo, multisensorielle. Un appel d’offre a donc été lancé pour produire la fresque : Flair a présenté, de loin, la proposition la plus pertinente, en réussissant à augmenter le scénario que nous avions préalablement écrit par des collaborations avec des artistes dont les points de vue, associées à l’expertise technique de l’équipe, ont considérablement enrichi le projet.

4-        Pourriez-vous nous raconter l’histoire de votre collaboration ?

Cette rencontre s’est rapidement muée en amitié pendant le tournage et le montage de la scénographie du Pavillon France. De part et d’autre, l’envie de donner des suites à cette expérience était réelle. Nous avons eu l’occasion de collaborer à nouveau lorsque Christophe Février nous a sollicités pour le design d’un moquette Tecsom : la création d’un motif pour une gamme de dalle textile en 2015.

Plus récemment, à la lecture d’un scénario que nous avions écrit pour une exposition, Flair nous a proposé un nouveau challenge audacieux : produire un film en réalité virtuelle qui interroge les processus d’urbanisation aujourd’hui à l’œuvre partout dans le monde. En plaçant le l’utilisateur au centre de l’expérience, il nous oblige à repenser la relation aujourd’hui négligée du corps avec le milieu urbain.

Faire corps avec la ville nous plonge ainsi au cœur de New York, Marseille et Shanghai, trois métropoles porteuses d’une identité forte et qui incarnent aujourd’hui des modèles d’urbanisation différents. Ces villes ne sont pas découvertes depuis des hauteurs savantes mais explorées de l’intérieur, à travers leurs ambiances et le style de vie leurs habitants. En saisissant la dimension vécue des espaces habités, il s’agit de refonder l’expérience du monde urbain et faire la part belle à ce qui relève des sensations, des émotions, de la mémoire et de l’imagination.

5-        Quel projet vous occupe en ce moment ? Où est-ce que nous pourrions découvrir votre travail prochainement ?

Nous travaillons actuellement à une exposition qui sera présentée au centre de design de l’UQAM à Montréal en septembre prochain sur le thème de l’architecture de la résonance. C’est l’occasion de communiquer sur la vision que nous partageons au Studio, régie par une ligne directrice fondamentale : design powered by thinking.

Des concours d’envergure nous occupent également : un aéroport en Suisse, un campus équin international en Normandie, plusieurs projets pour la consultation Reinventing cities, à Paris et en Espagne... Nous venons par ailleurs de livrer un projet en Chine : sur l’un des plus grands hubs de la ville de Shanghai, à Xujiahui, nous avons concrètement appliqué le concept de ville sensuelle en augmentant la commande d’une connexion dynamique avec la ville, à travers des passerelles qui n’étaient pas prévues dans le programme d’origine.

Nous avons publié un livre il y a quelques mois, aux éditions Jovis. A History of Thresholds : life, death and rebirth qui est une narration visuelle qui plaide pour la renaissance du seuil dans l’architecture contemporaine. 

6-        Comme vous le savez, l'Allemagne fête le centenaire de l’école de design du Bauhaus cette année. Afin de rendre hommage à Marcel Breuer, une des figures emblématiques de cette école, Christophe Février a eu l’idée de convertir une de ses constructions exceptionnelles labellisée « patrimoine du XXe siècle » en espace culturel avec une résidence d’artistes fondée sur la philosophie du Bauhaus.

Qu’en pensez-vous de ce projet de réhabilitation de l’ancien siège d’IBM, conçu par l’architecte et designer Marcel Breuer, à la Gaude près de Nice ?

Cette réhabilitation s’inscrit dans la démarche humaniste du Bauhaus. Elle représente des enjeux stratégiques pour le territoire niçois et une réelle opportunité de questionner la place qu’occupent les artistes dans la ville et leurs liens avec la société civile. C’est également un moyen idéal d’ouvrir la culture au plus grand nombre et de contribuer ainsi à la visibilité d’un bâtiment exemplaire de l’histoire de l’architecture. Nous sommes convaincus que l’architecture se doit de concevoir plus que des objets, et imaginer les relations que ces objets vont susciter. Notre philosophie s’articule ainsi autour de 3 niveaux de relations (avec la planète, le contexte, et l’humain), qui concourent à ce que nous définissons comme l’architecture de la résonance. La réhabilitation de l’ancien siège d’IBM répond ainsi à un enjeu considérable : c’est celui du développement durable. Dans un monde devenu largement urbain, les villes sont la source du problème, elles doivent maintenant apporter les solutions.

7-        Quel est l’intérêt de ranimer ce mouvement artistique qui cherche à créer un art total : la synthèse de l’architecture, des arts plastiques, de l’industrie et de l’artisanat?

L’enjeu est de savoir travailler de manière collective et horizontale. Le studio s’inscrit dans la tradition du cabinet d’étude de la Renaissance où arts et sciences convergent et se nourrissent de leurs apports mutuels. Approcher l’espace dans sa complexité physique, fonctionnelle, sociologique, nécessite un décloisonnement des disciplines et un travail collectif.

Cette démarche, à la croisée des savoirs et de la création, permet la rencontre des regards : une démarche de co-construction ouverte, condition sine qua non à la notion de progrès, si chère au Bauhaus, et vers laquelle l’ensemble des champs de la création, de l’industrie et de l’artisanat doivent converger de manière à partager une vision commune de l’écologie.

C’est également dans cette optique que les trois associés de SCS occupent ou ont occupé des postes d’enseignants au sein des écoles d’architecture et des Arts décoratifs. Cela participe d’une volonté de transmission, essentielle, centrée sur le développement durable et la nécessaire synthèse à mener entre les disciplines pour contribuer à cet enjeu fondamental.

8-        Comment est-ce que ce courant révolutionnaire/cet état d’esprit/ laboratoire d’idées/ centre de recherches peut continuer à nous servir de modèle aujourd’hui dans les champs du design et de la création artistique ou industrielle ?

Gropius l’énonçait en 1919, dans son manifeste pour le Bauhaus, en des termes qui résonnent parfaitement avec les aspirations qui nous animent aujourd’hui : « Le but de toute activité plastique est la construction ! […] Architectes, sculpteurs, peintres ; nous devons tous revenir au travail artisanal, parce qu’il n'y a pas d'“art professionnel”. Il n’existe aucune différence essentielle entre l’artiste et l’artisan. […] Voulons, concevons et créons ensemble la nouvelle construction de l’avenir, qui embrassera tout en une seule forme : architecture, art plastique et peinture […]. »

Cela résonne de fait avec nos convictions : réussir à communiquer le projet, face au divorce croissant qui opère entre la production architecturale et urbaine et la société civile. Les populations ne comprennent plus la légitimité ni la nature des projets, ce qu’ils véhiculent et ce qu’ils signifient. Il faut donc réussir à susciter de l’adhésion, à travers la création de discours et de documents graphiques qui vont à l’encontre des perspectives réalistes qui appauvrissent le projet d’architecture, de manière à ce que l’ensemble des élus, professionnels, experts et habitants soient acteurs des projets (de design, d’architecture et d’urbanisme) qui concernent leur quotidien et leur territoire.

C’est en cela que le modèle d’art total, fondé sur des idées et recherches empruntes de l’esprit du temps, doit continuer à façonner les champs de la création, du design et de l’architecture.

9-        Comment imaginez-vous une résidence d’artistes pluridisciplinaire ou l’artiste, l’artisan, et l’architecte doivent collaborer pour réaliser une œuvre d’art total ? 

« L'art et la technique, une nouvelle unité » : telle est la devise du Bauhaus réécrite par Gropius en 1923. Nous sommes convaincus qu’il faut maîtriser la technologie avec innovation pour qu’elle soit encore plus efficace et en même temps invisible : la technique doit se faire oublier et se mettre au service de la nature et des hommes.

Réaliser une œuvre d’art total consisterait à savoir mettre la création – de l’art et l’industrie – au service de la société. Les grands génies de l’histoire du début du XXe siècle ont tous travaillé de manière transversale. A l’heure de la spécialisation et du travail en silo, que nous déplorons aujourd’hui, c’est précisément de ce type d’intelligence et de transferts culturels dont nous avons besoin, pour faire face à des enjeux systémiques et globaux. Il nous fait travailler de manière collégiale et horizontale, transdisciplinaire, à l’articulation des champs de savoirs et des territoires.

L’enjeu est crucial : c’est la capacité à rassembler autour d’un processus de créativité ouvert, dynamique, transversal, en phase avec les problématiques contemporaines de la société.

10-      Vous qui connaissez ce bâtiment mythique, symbole de l’excellence de l’architecture moderne industrielle, pensez-vous qu’il pourrait trouver une nouvelle fonction et perpétuer la volonté du Bauhaus de construire ensemble un monde meilleur ?

L’histoire du Bauhaus est marquée par les villes dans lesquelles les écoles se sont succédées : les bâtiments ont été des lieux laboratoires, emblématiques d’une certaine manière de faire.

L’économie de la ressource était au cœur de la pensée du Bauhaus. Il faut aujourd’hui la réinvestir à l’aune de la pensée écologique. Voilà pourquoi nous sommes convaincus que le bâtiment de Marcel Breuer devra et saura trouver une nouvelle fonction rationnelle, au service de l’économie, pour offrir au plus grand nombre des espaces et des produits de qualités.



pauline jacques
Pauline Marchetti et Jacques Ferrier


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